De la crypto « unplugged » (et des œufs durs)

oeufC’est en lisant L’Histoire des codes secrets de Simon Singh que j’ai appris l’existence de Giambattista Della Porta (dit aussi Giovanni Della Porta), physicien italien du XVIe siècle, également opticien, alchimiste, philosophe et cryptologue (ouf) — il est vrai qu’à l’époque, on était souvent multitâche. Della Porta est notamment connu pour avoir inventé une méthode de stéganographie qui consiste (ou plutôt consisterait) à faire pénétrer dans la coquille d’un œuf dur une solution composée d’une pinte de vinaigre et d’une once d’alun. Le message écrit au pinceau sur la coquille à l’aide de cette « encre » se déposerait sur l’albumine, et il n’y aurait plus qu’à nettoyer les résidus à la surface de l’œuf pour faire passer un message secret à un correspondant, au beau milieu d’un panier-repas, ni vu ni connu je t’embrouille.

Avouez que c’est extraordinairement séduisant, comme méthode.

Tellement séduisant que je me voyais déjà troquer les fortune cookies contre les œufs de Della Porta à mes prochains pique-nique, et que j’avais bien envie de proposer cette ludique activité lors d’un « café vie privée », histoire de changer des ateliers « comment installer HTTPS Everywhere » ou « comment chiffrer ses e-mails ». On a aussi le droit à la confidentialité joyeuse, et puis il ne faut, en matière de communication, jamais négliger les solutions low-tech. À quoi je m’entendis répondre que ce n’était pas forcément l’idée de l’année, mais que ça ferait un atelier rigolo lors de la prochaine édition de Pas Sage en Seine, le festival de hacking parisien.

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Paris à l’heure maker

Le week-end dernier, le magnifique espace du Centquatre, dans le 19e arrondissement parisien, accueillait la seconde Maker Faire française (Saint-Malo en ayant eu la primeur, en mode « mini », à l’automne dernier). Malgré une météo quasi estivale et un prix prohibitif (12 euros en prévente, 15 sur place, pas de tarif réduit sauf pour les enfants1), l’événement a attiré quelque 7.500 curieux. Nettement moins qu’à Rome, où le Palais des Congrès avait accueilli 30.000 visiteurs il y a huit mois, mais au moins les Parisiens ont-ils pu profiter d’une terrasse accueillante pour se rafraîchir au cidre et à la bière bretonne (le FabShop, sis en Ille-et-Villaine, étant coproducteur de l’événement, la région Bretagne était clairement à l’honneur ; on aurait pu plus mal tomber).

Comme toujours dans les événements « brandés » Maker Media, on y a croisé un mélange d’amateurs passionnés, de structures associatives, de startups en plein essor et de représentants du big business bien compris — Roland et ses machines-outils, Microsoft ou Intel. De quoi, sans doute, laisser songeurs quelques esprits un peu chagrins quant à la portée véritablement subversive (et disruptive, comme on dit dans les milieux autorisés) du mouvement maker — je renverrai ici, puisqu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, à mes propres comptes-rendus de la Maker Faire de Rome pour Les Inrocks et ici même, ainsi qu’au billet (grognon) de ma petite camarade Sabine Blanc. L’éclosion des fab labs est aussi un enjeu économique et politique, avec sa part d’effet de buzz et ses imprimantes 3D en goguette au JT (c’est aussi ça, le passage au grand public). Après tout, on a déjà vécu ça avec Internet.

Reste que lorsqu’on s’y promène en badaud, même avec un tour de cou « logotisé » Leroy Merlin (partenaire « Gold » manifestement envahissant), une Maker Faire a toujours de quoi émerveiller le grand enfant qui sommeille en nous (ou qui ne s’est jamais endormi). Sélection partielle (et partiale) de projets, au gré des stands.

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  1. L’entrée à Rome était moins chère, mais les exposants y payaient leur stand — il y a toujours une sélection quelque part, hélas.

La médiation numérique, pour quoi, pour qui et comment ?

À quoi servent les espaces publics numériques (EPN)? Sur le papier, la réponse est simple : à accompagner le public vers ce qu’on appelait, dans les années 1990 (je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans…), les « nouvelles technologies de l’information et de la communication » — ce qui passe notamment, et très basiquement, par l’accès à Internet (dont on a parfois tendance à oublier qu’il est une ressource inégalement répartie). Bref, à lutter contre la fameuse « fracture numérique » qui, depuis plus de vingt ans, mobilise élus, acteurs de terrain, chercheurs et sommets internationaux sur la « société de l’information ».

Sur le terrain, c’est évidemment beaucoup plus compliqué. Parce qu’il n’y a pas une, mais des « fractures numériques » — géographique, sociale, générationnelle, voire cognitive. Parce qu’il n’y a pas un, mais des publics, et qu’accompagner mamie Germaine vers l’ordinateur, ce n’est pas aider son fils chômeur de longue durée à maîtriser un logiciel de traitement de texte ou un tableur, ou expliquer à ses petits-enfants comment faire un usage raisonné des réseaux sociaux. Et parce qu’accompagner est une notion fourre-tout, qui ne dit pas grand-chose de ce qui, au final, est transmis.

À quoi servent les EPN ? Les premiers à s’interroger, ce sont ceux qui les animent, ces médiateurs numériques (on dit aussi, mais un peu moins de nos jours, me semble-t-il, animateurs multimédia) qui aujourd’hui sont précisément là où ça coince, confrontés à des populations pour qui le contact avec l’objet technologique est souvent lointain, fragmenté, surfacique — assez éloigné, en tout cas, du rapport compréhensif, agile, démystifié à l’œuvre dans les communautés hackers et makers. Que faut-il transmettre, et comment ? Avec quels outils ? Comment les EPN peuvent-ils s’inscrire dans le champ émergent des « tiers-lieux » ? Faut-il transformer tous les EPN en fab labs , en profitant de l’effet d’aubaine créé l’an passé par l’appel à projet de Fleur Pellerin ? Si ces espaces sont un service public, alors quel(s) service(s), pour quel(s) public(s) ?

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« Madame, c’est quoi un frigo sur Internet ? »

OU : RACONTER LE RÉSEAU À CEUX QUI L’ONT TOUJOURS CONNU.

atom-bomb-lolcat-list-thumb-640xauto-19690Depuis la parution de Hackers : Au cœur de la résistance numérique, je me promène régulièrement, de conférences en débats (on n’y pense pas vraiment quand on écrit un livre, mais le fait est que le « service après-vente » est un des aspects les plus agréables et enrichissants de ce genre d’expérience). Pour le moment, j’avais toujours eu affaire à des publics adultes – plus ou moins geek, plus ou moins au fait des enjeux politiques du numérique. Jusqu’à ce que Lucile, dont le stage à la Free Software Foundation Europe se termine dans quelques jours, me propose de participer avec elle à une des rencontres mensuelles organisées par le (vaste) lycée Robert-Doisneau de Corbeil-Essonnes, pour causer histoire et enjeux du « réseau des réseaux » (comme on disait aux temps anciens des dinosaures).

Joli hasard du calendrier : initialement prévu le 4 février, ce « Mardi de Doisneau » est, au final, tombé pile hier pour « The Day We Fight Back », la journée mondiale contre la surveillance de masse. Pour autant il ne s’agissait pas, ni pour Lucile ni pour moi, d’aborder l’Internet par son « côté obscur ». Mais, au contraire, de faire un peu rêver, de donner envie d’y mettre les mains – en retraçant l’aventure des pionniers, en revenant sur les valeurs qui ont modelé l’outil, en montrant en quoi il est une formidable opportunité en matière d’accès au savoir et de prise de parole. Ce qui n’empêche pas d’aborder les problèmes de censure, de surveillance, d’hypercentralisation, bien au contraire – histoire de faire prendre conscience que les libertés ne s’usent que si on ne s’en sert pas…

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Notes from a chaotic world

Impressions, expressions, réflexions etc. autour et en marge du 30e Chaos Communication Congress (30C3) à Hambourg (Allemagne, Terre, Voix lactée), du 27 au 30 décembre 2013.
TL;DR : c’était vraiment très intéressant.

1. CONTEXTE

Dire d’un groupe de hackers qu’il est une institution devrait tenir de l’oxymore. Dans le cas du Chaos Computer Club, pourtant, le terme fait sens. Trente-deux ans d’existence, plus de 4500 membres à ce jour, beaucoup de « faits d’armes » remarqués – du piratage du Minitel allemand, le Bildschirmtext, en 1984, à la publication des empreintes digitales du ministre de l’Intérieur en 2008 –, un statut d’expert auprès de la Cour constitutionnelle allemande, l’oreille des politiques (qui n’entendent pas toujours très bien, mais c’est un autre problème) : sa situation est unique en Europe. Le terme « hacker » est d’ailleurs beaucoup moins négativement connoté en Allemagne qu’ailleurs.

J’avais été frappée, la première fois que j’avais croisé « AFK » le CCC, il y a un an et demi à Berlin, par sa cohérence politique. Si, comme dans tous les groupes de hackers, on y croise des gens qui se soucient plus de virtuosité technique, de blinkenlights, que de paramètres idéologiques, il y a, depuis longtemps, une « colonne vertébrale » solide qui lie sécurité des systèmes d’information et défense de la vie privée, et qui s’explique évidemment par l’histoire particulière du pays. Quand je l’avais interviewée l’an dernier, Constanze Kurz, l’une des porte-parole, avait eu des mots très durs contre la communauté hacker US, trop perméable à son goût aux sirènes des agences de renseignement. Quelques jours plus tôt, Keith Alexander, le patron de la NSA, avait donné la keynote de la DEF CON, le grand rassemblement annuel de Las Vegas. Edward Snowden et ses documents n’étaient pas encore passés par là.

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